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En introduction des actes de la XIXe session du Congrès préhistorique de France, qui s’était tenue en Auvergne du 6 au 14 juillet 1969, H. Delporte insistait avec malice sur le choix incongru qui avait conduit à l’élection de cette terre d’accueil, considérée de longue date comme marginale dans le paysage de la Préhistoire française : avant la Seconde Guerre mondiale, plusieurs chercheurs avaient tenté « d’attirer l’attention sur les ressources préhistoriques de leur région mais, il faut le reconnaître, ils ne rencontraient qu’une audience que l’on peut dire de politesse… L’Auvergne n’était qu’une région répulsive : si quelques peuplades du Bronze, du Hallstatt et surtout de La Tène avaient réussi à y prendre pied, son peuplement paléolithique n’était représenté que par quelques rares tribus sous-développées qui étaient venues, dans un moment d’égarement, s’y perdre et y mourir lamentablement… Dois-je avouer que je partageais en toute sérénité cette façon de voir et que c’est avec un enthousiasme tout relatif que j’acceptais, en 1965, de succéder à Louis Balsan à la direction des Antiquités préhistoriques de l’Auvergne et du Limousin ? (Delporte 1972 : 11).
L’Auvergne, espace « subi » et par conséquent « délaissé » par les hommes de la Préhistoire ? Certains lieux communs persistent, au lieu d’être battus en brèche : en dépit de l’invite finale d’H. Delporte à « prendre conscience de l’importance des ressources préhistoriques que l’Auvergne possède » (Delporte 1972 : 13) et après près d’un demi-siècle de recherches qui ont profondément renouvelé la connaissance régionale, la Préhistoire du Massif central est toujours envisagée à distance, depuis les centres historiographiques dominants que la discipline s’est donnés depuis le milieu du XIXe s. Cinquante-cinq ans plus tard, il nous semble donc utile de repartir de ce postulat, d’apparence plus que d’évidence, pour mobiliser la communauté scientifique et réunir un nouveau congrès préhistorique à Clermont-Ferrand. Le constat – paradoxal s’il en est – d’une Auvergne tout à la fois centre créateur et terre de marges reste en effet largement partagé : si le déterminisme environnemental a progressivement cédé la place à de nouvelles formes d’écologie culturelle, plus conformes aux réalités géographiques des espaces envisagés, c’est désormais sous le prisme des contraintes du milieu physique et de ses conflits d’usages que s’appréhende son statut de périphérie de peuplement.
Cet exemple, presque archétypique, offre l’opportunité de s’interroger plus largement, et dans des contextes multiples, sur la relation particulière au milieu et à l’espace, qu’il soit occupé, exploité ou
même simplement parcouru par les groupes humains.
Pour autant, une telle approche suppose au préalable de définir précisément ce qu’est un espace contraint. Par-delà des impressions souvent trompeuses, il s’agit en réalité d’apprécier quelles réalités environnementales, sociales ou culturelles cette notion recouvre. En géographie humaine, les espaces à fortes contraintes naturelles impliquent une confrontation à des conditions climatiques (températures, précipitations, etc.) ou physiques (relief, isolement, etc.) extrêmes dont les conséquences sont fondamentales sur les sociétés humaines en termes de mobilité, d’accès aux ressources ou encore d’exploitation agro-pastorale des territoires.
Dans ces conditions, les groupes humains ont, depuis la Préhistoire, développé des stratégies d’adaptation qui s’expriment, dans le registre archéologique, à travers une diversification des activités de subsistance, une planification à long terme des besoins, une plus grande sensibilité évolutive des techniques et des systèmes de production, une modification des régimes de mobilité ou encore la mise en place de réseaux d’acquisition et d’échange à très longue distance.
Pour saisir les dynamiques d’occupation de ces espaces, il convient donc d’en circonscrire les exigences, mais aussi les potentialités, ces différentes réalités devant être considérées non comme des freins au développement, mais plutôt comme de puissants « moteurs » évolutifs permettant d’intégrer les limites inhérentes au milieu, ses stimuli et les diverses manières d’y répondre. De ce point de vue, la montagne, entendue comme espace contraint, offre souvent une réponse plus rapide et plus intense aux variations des paramètres environnementaux et aux ruptures d’équilibre climatique. En cela, elle constitue – à l’instar d’autres espaces aux caractéristiques originales, comme les littoraux, les régions circumpolaires ou de hautes latitudes (pergélisol), les domaines insulaires, les bassins sédimentaires ou les fonds de vallées marécageux, etc. – un laboratoire privilégié pour saisir les modalités et les rythmes des peuplements préhistoriques. Cinquante ans de recherches intensives, portées par le dynamisme de l’archéologie préventive, ont parfaitement démontré que ces espaces, a priori considérés comme contraints, n’avaient rien de répulsif, mais induisaient des formes originales d’occupation et de mise en valeur du sol. Dans le Massif central, où le volcanisme actif a constitué une réalité majeure pendant tout le Pléistocène et le début de l’Holocène, des formes originales d’occupation de l’espace peuvent ainsi être identifiées, en relation avec les propriétés du milieu, entendues tour à tour comme contraintes ou comme atouts (sources hydrothermales ou fertilité des sols volcaniques). Sur les franges du continent européen, des sociétés exploitant au plus près les ressources marines se sont déployées depuis le Paléolithique ancien jusqu’à la Protohistoire. Dans ce contexte, les espaces supposés contraints ne doivent plus être considérés comme des territoires subis, mais bien comme des territoires au sens premier du terme, c’est-à-dire des espaces pleinement appropriés par les hommes de la Préhistoire ou de la Protohistoire et où ces dernières revendiquent, sous différentes formes, leur priorité ou leur exclusivité d’usage sur le milieu et ses ressources.
Conscients de la diversité des problématiques qu’englobe le thème de ce congrès, nous souhaitons que les sessions qui seront programmées abordent ces questions de manière transversale, d’un point de vue tant chronologique que géographique ou thématique. Les sujets historiographiques, mettant l’accent sur les constructions théoriques des espaces contraints, leurs enjeux historiques récents et l’influence des modèles contemporains sur leur définition seront les bienvenus. Ils permettront d’aborder de manière critique cette réalité des territoires préhistoriques, dans une dialectique renouvelée avec la géographie humaine et ses méthodes (analyse de réseaux, etc.). Priorité sera par ailleurs données aux études de cas, dans une perspective de longue durée, à travers l’étude d’espaces contraints ou supposés tels, aux caractéristiques spécifiques. Les sessions devront ouvrir sur des communications mettant largement l’accent sur les stratégies d’adaptation des sociétés humaines aux propriétés du milieu et sur la manière de les appréhender dans le registre archéologique. À cet effet, des réflexions méthodologiques pourront également être proposées, permettant de dé-corréler l’absence de vestiges des possibles vides d’occupation humaine, dans des régions où les topoï hérités des approches déterministes du XX e s. forment encore le socle des études actuelles.
Ces différents thèmes n’épuisent évidemment pas l’ensemble du sujet. C’est pourquoi nous invitons les équipes et collègues intéressés à soumettre des propositions de sessions. Dans l’esprit des derniers congrès préhistoriques de France, le comité d’organisation privilégiera les sessions mettant l’accent sur des approches interdisciplinaires et diachroniques.
In fine, 8 à 10 sessions seront retenues. À l’issue de l’examen des propositions, il pourra être suggéré de regrouper certaines sessions aux problématiques convergentes ou analogues.